La vie est-elle une pièce de théâtre, ou une pièce de monnaie?
Avec les mêmes faits, selon le point de vue qu’on adopte, on peut raconter deux histoires bien différentes.
La première sera joyeuse et enthousiasmante. La deuxième sera triste et déprimante. Dans le premier cas le personnage principal dira : « j’ai eu de la chance », dans le second il gémira : « pourquoi moi ? ».
Avez-vous remarqué, d’ailleurs, que lorsqu’on est malheureux, on a tendance à se demander « pourquoi ? », et presque jamais quand on est heureux?
Je tiens un journal depuis mon enfance. Au cours de ma vie, j’ai connu, comme tout un chacun, des événements heureux et des événements malheureux. Tenir un journal tout en vivant les choses est une tâche ardue, d’abord par manque de temps, ensuite par manque de recul. Beaucoup d’événements de ma vie n’ont pas trouvé leur chemin jusqu’à l’intérieur de mon journal, bien que je m’en souvienne parfaitement, bien des années plus tard.
J’ai souvent utilisé mon journal pour tenter de résoudre des problèmes, trouver des solutions, et sortir d’une situation qui ne me convenait pas. Mon journal me permet d’exprimer mes malaises, mes interrogations, voire ma souffrance. C’est un outil d’introspection. Une fois le problème posé, je travaille à sa résolution, essayant de peser le pour et le contre d’une éventuelle décision, ou tout simplement d’analyser d’où vient ma souffrance. En conséquence mon journal, lorsque je le lis, présente un biais très net: les événements difficiles, les souffrances, l’inquiétude et l’anxiété y sont sur-représentés par rapport à leur place dans ma vie.
Mais ma vie ne se résume pas à un parcours de vie compliqué et difficile, et les souvenirs que j’ai de ma propre vie sont très différents des traces écrites que j’ai laissées dans mon journal. Actuellement, quelque chose vient justement me rappeler tous les bons moments, ces instants de joie pure où je n’étais pas malheureuse, où je n’étais pas angoissée, où je ne me posais pas d’interminables questions du genre: « Mais qu’est-ce donc qui ne va pas chez moi ? ». « Quand tout cela finira t-il ? ». « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ?! »…
Ce qui me remet en contact avec cette autre version de ma vie (une belle histoire remplie de moments de joie), c’est que je suis en train de numériser mes vidéos familiales, les unes après les autres. J’y vois des paysages magnifiques d’Europe et d’Amérique: des montagnes, des lacs, des forêts, des déserts, et la mer. J’y vois mes enfants grandir, au fil de leurs fêtes d’anniversaire. Leurs premiers sourires, leur premiers pas, leurs premier mots – prononcés avec leurs petites voix d’enfants -, leurs considérations drôles et touchantes, les remarques sur ce qu’ils observent, leurs gestes maladroits mais gracieux. J’y vois ma mère danser avec mon frère. J’y vois des soirées en musique, des piques-niques dans des parcs, et des après-midis tranquilles à peindre et dessiner. J’y vois l’intensité d’une vie familiale avec son quotidien toujours surprenant, toujours intéressant. J’y vois ce bonheur simple qui n’est pas la matière dont on fait les romans, mais que tout le monde souhaite connaître.
Et ainsi, juxtaposant ce que j’ai écrit dans mon journal et ce que j’ai filmé avec mon caméscope, je vois les deux faces de cette médaille qu’est ma vie: ni entièrement bonne, ni entièrement mauvaise.
Poser un jugement sur sa vie, c’est poser cette pièce à plat sur la table: c’est PILE OU c’est FACE.
On a RÉUSSI OU RATÉ sa vie.
On a été HEUREUX OU MALHEUREUX.
Mais cette pièce n’est pas faite pour être posée à plat. Elle est faite pour rouler sans fin sur la tranche, maintenue en mouvement par ses deux polarités: tristesse et joie, chance et malchance, drame et comédie, bonheur et malheur, soleil et pluie.
Ainsi va la vie, à l’infini.

