Je ne sais pas dessiner !

Lorsque j’étais petite, j’adorais dessiner et colorier. À l’école primaire, nous avions des séances de dessin chaque semaine, et j’y créais de magnifiques dessins. Nous avions un carton à dessin dans lequel je rangeais soigneusement mes œuvres. En particulier, vers l’âge de 8 ans, j’avais reproduit une illustration issue de mon livre d’histoire : la caravelle de Christophe Colomb cinglant vers l’Amérique. Un navire élégant, ses voiles gonflées à craquer, l’écume des vagues montant à l’assaut de sa proue… J’étais particulièrement fière de ce dessin.

Comme nous passions notre temps à déménager, nos affaires personnelles se trouvaient dans des boîtes en carton, et parfois il se passait un certain temps avant que nous ne les retrouvions. J’avais environ 13 ans quand j’ai remis la main sur mon carton à dessins, et sur mes œuvres. Le choc a été rude. En lieu et place de mon magnifique navire, prêt à s’envoler au-dessus des vagues, j’ai trouvé une coquille de noix massive et trapue, munie de minuscules voiles évoquant plutôt des mouchoirs de poche, et dont les cordages (nombreux sur ce type de bateau), tracés avec un pinceau beaucoup trop large, venaient enserrer le tout comme une gigantesque toile d’araignée. Quant à la mer… elle n’avait rien de l’étendue sauvage et stimulante de mon souvenir. De gros coups de pinceaux maladroits, et c’est tout. Pitoyable. Horrible. Ridicule.

De ce moment est née en moi cette absolue certitude : « je ne sais pas dessiner ».

L’adolescence est probablement un mauvais moment pour être confrontée à une telle déception. Car j’aime tant la peinture et le dessin ! Un de mes premiers projets de roman mettait en scène un élève artiste peintre, et si je l’avais terminé il se serait intitulé « En marge de l’impressionnisme » ! (Pas très vendeur, comme titre…). Mais c’est l’époque où je passais mon temps libre au Musée du Jeu de Paume à Paris où les œuvres des impressionnistes étaient exposées.

Je ne sais pas dessiner, mais je sais écrire. Cela, au moins, j’en étais persuadée, et j’ai écrit, toute ma vie. Pas beaucoup publié, c’est vrai, mais cela peut encore venir. Au moins je n’ai pas de doutes sur ma capacité à le faire. Néanmoins, je me suis heurtée à un problème lorsque j’ai eu envie de publier mes contes pour enfants. Les histoires destinées aux enfants, toutes belles et intéressantes qu’elles soient, ont besoin d’illustrations.

Pendant des années j’ai attendu, espéré, l’illustrateur ou l’illustratrice qui saurait, pourrait, voudrait illustrer mes contes. J’avais été en contact au début des années 2000 avec une éditrice de « Bayard Presse », un groupe spécialisé dans les revues et livres pour enfants. Elle était intéressée par mon écriture, qu’elle trouvait « fraîche, originale », mais au-delà du fait qu’elle voulait que je torde mes histoires pour les faire rentrer dans leur « ligne éditoriale », elle m’avait déclaré que si Bayard Presse achetait mon histoire (La Petite Souris avec de Grandes Oreilles), les illustrations seraient faites par leurs propres illustrateurs, et que je n’aurais pas voix au chapitre.

C’est difficile à imaginer, car quand un jeune enfant lit une histoire, et plus encore quand un adulte la lui lit, ce qu’il perçoit en premier, lui, ce sont les images. A mon avis, les illustrations sont capitales dans un livre pour enfants. Elles contribuent majoritairement à la beauté du livre, à son attrait sur les lecteurs, et dans le fond, elles racontent à elles seules une histoire. D’ailleurs, moi qui lis souvent des livres aux enfants, je peux vous assurer que si les illustrations sont incohérentes avec l’histoire, cela les dérange beaucoup — et de nombreux livres présentent ce défaut. Dans le texte, le chat est gris, sur l’image il est roux… que voulez-vous que les enfants y comprennent ? –

Au delà des détails du scénario, que parfois les illustrateurs négligent (ont-ils vraiment lu le livre avant de l’illustrer?), les images dégagent une atmosphère particulière, qui peut contredire celle du texte. Ne pas pouvoir choisir les illustrations, leur style… était pour moi inconcevable.

Et pourtant, plus les années passent, plus j’ai envie de publier mes histoires. Alors j’ai cherché, année après année, un illustrateur, une illustratrice. En vain. Je ne raconterai que le premier échec, car il m’a un peu traumatisée. Un ami, à la retraite, assez âgé, doué en musique comme dans les arts plastiques, m’avait offert d’essayer… et il s’était attaqué à « L’Arbre Noir ». Il avait fait un premier dessin, à la plume et à l’aquarelle. Il est venu me voir le 24 décembre 2019 avec ce dessin, et nous avons discuté de l’ensemble des illustrations : les scènes à illustrer, les palettes de couleur, le cadrage, l’apparence des personnages, etc. J’étais aux anges. Puis il est rentré chez lui. Dans la nuit du 24 au 25, il a fait un AVC. Le 5 janvier 2020, il est décédé à l’hôpital d’Alençon.

J’étais désemparée par ce décès subit, et cela m’a donné l’impression qu’une sorte de malédiction pesait sur mes histoires. Pourtant, je n’avais pas envie d’abandonner, et au fil des années, j’ai fait plusieurs autres tentatives, seulement pour en mesurer la difficulté.

J’ai une imagination visuelle très puissante, et mes histoires, je les VOIS dans ma tête. Avant de voir ce que d’autres dessinaient à partir de mes mots, il me semblait évident que tout le monde voyait ce que je voyais, et que mes mots véhiculaient parfaitement ces images. Eh bien, de toute évidence, non !

Donc les années ont passé, et je ne voyais pas de solution, à part un miracle qui mettrait sur mon chemin une personne qui aimerait mes histoires, qui saurait dessiner, qui en avait le temps, et qui EN PLUS verrait la même chose que moi derrière les mots couchés sur le papier. Une sœur jumelle, en quelque sorte ?

Et puis voilà que le miracle a eu lieu. J’ai découvert que, en réalité, je SAIS dessiner. Simplement, pas avec mes mains maladroites. Non, avec des outils adaptés. Des logiciels comme GIMP. Un peu de génération avec l’IA. De la persévérance. De l’obstination parfois.

J’arrive enfin à montrer aux autres ce que j’ai dans la tête. La beauté que je vois autour de moi, je peux la capturer et la partager. Et je réalise que, si j’ai toujours inventé des histoires, depuis mon plus jeune âge, j’ai aussi, depuis mon plus jeune âge, vu les choses d’une certaine façon.

« Le regard est créateur », la façon dont on voit le monde le transforme. Avant je n’avais que les mots pour exprimer ce que je ressens. Maintenant, JE SAIS DESSINER !

PS: le dessin du bateau sous les étoiles, intitulé « Après la tempête »,  illustrera un conte non encore publié sur ce site, qui s’appelle « Le Cerf-Volant Rouge ». Ce n’est pas une caravelle, mais un doris.