Le Cantonnier et la Primevère

Primevères sauvages

On dirait le titre d’une fable de La Fontaine, n’est-ce pas? Le printemps est là et le cantonnier s’affaire à faucher l’herbe des talus, le long des routes et chemins de mon village. Il utilise une petite débroussailleuse qui pétarade et trouble un peu le silence de ma tranquille campagne, mais il travaille vite, et bientôt il aura fini de nettoyer la route qui passe devant chez moi. Alors le silence reviendra.

J’ai une raison toute personnelle d’être patiente et bien disposée à son égard. Autrefois, pendant quelques mois, nous avons eu un autre cantonnier. Il passait son temps à raser les talus, arrachant les plantes jusqu’à la racine, faisant voler en poussière la terre sous-jacente. On aurait dit qu’il se prenait pour Attila, dont on disait « là où il passe, l’herbe ne repousse jamais. » Or, dans nos campagnes, entre les champs aspergés de divers pesticides et les jardins soigneusement entretenus, dont sont bannies toutes les « mauvaises herbes », les bords des routes restent le dernier refuge de bon nombre de plantes sauvages, et au mois de mai, pour peu qu’on ne les ait pas massacrées avant, ces ravissantes fleurs ornent nos talus verdoyants de leur ravissante floraison multicolore.

Plus tôt en saison, c’est-à-dire maintenant, dès le début du mois de mars, fleurissent les premières primevères. « Primavera », en italien, signifie printemps. Il existe des primevères cultivées, aux couleurs pimpantes, que je trouve pour ma part un peu trop criardes et tape-à-l’œil. Je préfère les camaïeux de rose pâle et de jaune paille des primevères sauvages.

Il y a de très nombreuses années dans mon village un terrain plus ou moins à l’abandon devait être utilisé pour construire une maison, et dans cette petite prairie destinée à disparaître il y avait plein de ces magnifiques primevères. Comme je savais que la pelleteuse ne ferait pas le tri et que tout allait être détruit, j’ai prélevé des primevères jaunes et des primevères roses, et je les ai repiquées dans mon jardin. Depuis elle se maintiennent d’année en année, mélangeant leurs couleurs, et je les laisse se débrouiller toutes seules, car ce sont des plantes qui n’ont pas besoin des êtres humains pour survivre. Elles ont juste besoin qu’on les laisse tranquilles.

Je suis très attentive à la beauté des plantes et des animaux sauvages, j’ai toujours du mal à désherber, à tailler, et faire ce que tout le monde fait dans les jardins. Mon ami Daniel me disait que je désherbais « avec une fourchette », voulant dire qu’au lieu de tout retourner à la fourche-bêche, je prélevais des plantes de ci de là pour les repiquer ailleurs, et ne pouvais me résoudre à tout supprimer. Évidemment ce n’était pas toujours pratique pour entretenir mes plantes cultivées, pour qui la compétition avec les plantes sauvages n’est pas souvent avantageuse.

J’étais plus ou moins entrée en conflit ouvert avec l’ancien cantonnier, «Attila», et lui avais demandé de ne pas entretenir du tout le talus qui longe mon terrain. Et depuis j’étais restée plutôt méfiante lorsque je voyais le nouveau cantonnier passer la débroussailleuse ou le coupe-fil le long des talus…

Jusqu’au jour où, revenant du centre du village vers chez moi, j’ai remarqué une primevère un peu exubérante, entouré d’herbe fauchée. Le cantonnier venait de nettoyer le bord de ma route et de toute évidence il avait soigneusement contourné la primevère sans y toucher.

Apparemment lui aussi il « désherbe à la fourchette »…

Et depuis ce jour-là, même si je ne lui ai rien dit (c’est un monsieur très timide et je ne voudrais pas l’embarrasser), je sais que cet homme robuste, vigoureux, d’apparence simple, aime suffisamment les fleurs pour prendre le temps de ne pas les faucher avec le reste, pour manœuvrer habilement sa débroussailleuse tout autour de la petite fleur fragile afin qu’elle puisse continuer à se développer et à prospérer. Cette pensée m’accompagne depuis ce temps-là. Je me dis que je sais de cet homme quelque chose qu’il ne sait pas que je sais : il aime les fleurs suffisamment pour les remarquer et pour faire un effort afin de les préserver.

La Fontaine en aurait certainement fait une fable qui se serait intitulée « le Cantonnier et la Primevère ». N’étant pas La Fontaine, j’avoue ne pas avoir d’idées lumineuses pour en tirer une morale particulière. Mais tant qu’il restera sur Terre des hommes et des femmes capables de cette délicatesse, de cette attention à la beauté, alors il restera un espoir pour l’Humanité.