Pour certaines personnes, le bruit de la mer est un des sons les plus apaisants qui soient. Le roulement des vagues sur la plage et le bruissement que fait l’eau en se retirant, sur les galets ou sur le sable, forment un motif lent, répétitif, qui autorise toutefois des variations subtiles. La répétition est quasi hypnotique mais les petites variations brisent ce rythme, attirant notre attention, ce qui contribue encore plus à la détente. Cela entraîne les gens dans un état de méditation type «de pleine conscience» sans même qu’ils s’en rendent compte.
C’est tellement vrai qu’il existe pour les bébés une tortue en peluche assortie d’un mécanisme pour projeter au plafond et sur les murs des reflets bleutés qui bougent d’une telle façon qu’on se croirait sous l’eau, avec les rayons du soleil qui rebondissent sur les vaguelettes de la surface en créant des motifs à la fois répétitifs et complexes. Ce jouet est même assorti d’une bande-son, avec le bruit de la mer et, si l’on veut, une musique relaxante accompagnée de cris d’oiseaux de mer. J’aimais tellement cette peluche que la mère de mes petites-filles me l’a offerte pour Noël et ainsi j’ai ma propre tortue de mer que j’utilise parfois pour m’endormir lorsque le sommeil me fuit.
La nuit dernière, réveillée en pleine nuit vers 4 h du matin, j’ai allumé ma tortue pour tenter de me rendormir, mais c’était à double tranchant car ça m’a rappelé les quatre jours que j’ai passés dans un appartement de location au bord de la mer, juste au-dessus d’une grande plage. En ouvrant la fenêtre la nuit, je pouvais entendre le bruit des vagues, mais ça ne suffisait pas vraiment à m’apporter la sérénité dont j’avais besoin.
Normalement j’aurais dû partager ce logement avec mon amie BéTi.
J’ai rencontré BéTi pendant mon année de terminale, elle est restée mon amie toute ma vie même si le travail et nos diverses obligations nous ont empêchées de nous voir pendant de longues périodes. BéTi se battait contre un cancer depuis de nombreuses années, en gardant toujours un bon moral disait-elle, mais depuis le début de l’année 2025, elle était arrivée à un stade où elle savait qu’elle ne pourrait plus lutter et qu’il fallait se préparer à mourir. Lorsqu’elle me l’a appris, bien sûr j’étais très triste, et j’ai exprimé des regrets pour toutes ces années passées sans se voir, mais elle m’a rassurée : « on aura toujours notre amitié ».
J’avais peur de ne jamais la revoir mais avec les traitements palliatifs et surtout son moral indestructible elle a réussi à tricher avec la mort pendant de nombreux mois encore, et j’ai pu aller la voir. Lorsque j’étais avec elle il n’y avait pas de tristesse ni même d’anxiété, uniquement des bons moments.
BéTi était passionnée de cuisine, et elle avait fini par en faire son métier. Elle m’avait dit à plusieurs reprises que la base de notre amitié, c’était la nourriture. C’est vrai que nous étions gourmandes toutes les deux, mais notre amitié allait bien au-delà du domaine culinaire. Avec elle je pouvais parler de tout. Elle était ouverte à toutes les idées, ne jugeait pas, et était d’une franchise exceptionnelle. Et donc pendant plusieurs mois je suis allée la voir régulièrement, près de Paris où elle habitait. Elle cuisinait pour moi, et je cuisinais pour elle, et ensuite nous mangions, et nous parlions. Comme j’ai appris à pratiquer l’hypnose je l’ai accompagnée à deux reprises pour de très belles séances au cours desquelles elle s’est retrouvée dans des paysages merveilleux, et toujours au Vietnam, son pays d’origine. Parce que oui, j’ai oublié de le dire, BéTi était vietnamienne.
Je pense que aussi bien elle que moi ne nous sentions pas vraiment totalement à l’aise en France, avec les Français, à cause de subtiles différences culturelles qu’il serait difficile d’expliquer en détail. Dans nos jeunes années elle m’avait appris un peu de vietnamien, et ça avait été pour moi la meilleure ouverture possible sur la façon de penser des Vietnamiens, parce qu’une langue véhicule beaucoup de choses.
Je passais de tellement bons moments avec BéTi, et elle était encore capable de faire tellement de choses, comme par exemple de prendre le métro avec moi pour traverser Paris et se rendre dans le quartier asiatique pour y faire des courses et manger au restaurant, que je suppose que j’avais fini par oublier qu’elle allait mourir. Et puis un jour plutôt que de planifier d’aller à Paris je lui ai proposé d’organiser un petit séjour au bord de la mer.
Le Vietnam est un pays étiré le long d’une immense côte et BéTi adorait la mer. Elle était très enthousiaste et nous avons sorti nos agendas pour trouver une période pendant laquelle nous étions libres toutes les deux, entre ses rendez-vous médicaux et mes propres obligations. Nous avons fixé la période pour la fin du mois de mars, la dernière semaine de mars. J’avais choisi cet appartement en bord de mer, sur la côte normande, pour que malgré son extrême fatigue elle puisse voir la mer sans avoir besoin de sortir. Et si elle avait la force de sortir, on était juste en haut de la plage où une promenade bien pavée, totalement plate, lui aurait permis de faire quelque pas et d’aller s’asseoir sur un banc avec la mer en face d’elle.
Elle devait passer une nuit chez moi avant que nous nous rendions à la mer, et puis au retour de notre séjour, encore un ou deux jours chez moi avant qu’elle rentre à Paris. J’étais contente de lui faire découvrir aussi mon jardin et ma maison – qu’elle n’avait en fait jamais vus – .
Au cours des deux dernières semaines avant la date de notre voyage elle me disait qu’elle était fatiguée alors j’avais envisagé de louer une chaise roulante pour elle, pour me permettre de la pousser le long de la promenade. Mais ce qu’elle ne m’avait pas dit, c’est qu’elle avait aussi des douleurs qui devenaient de plus en plus insupportables, et que les médicaments n’arrivaient plus à apaiser.
Jusqu’au bout elle y a cru, elle a cru qu’elle pourrait venir et elle ne m’a rien dit de ses douleurs, mais le jour même où je devais aller la chercher, elle a réalisé qu’elle serait incapable de faire ce séjour, et elle m’a dit que la seule chose qu’elle souhaitait maintenant, c’était de se faire hospitaliser pour qu’on la soulage de ses douleurs.
Il était trop tard pour annuler la réservation et j’étais en état de choc. Je lui ai dit que j’allais quand même aller à la mer et que j’irais la voir après, et donc j’étais là dans cet appartement, dans le lit qu’elle aurait dû occuper elle-même, incapable de savoir ce que je faisais là. Je prenais des photos et des petits films que je lui envoyais, mais bientôt elle me dit qu’elle avait du mal à tenir son téléphone et à écrire des messages, elle n’avait plus aucune force.
Et puis le sort a joué contre moi parce que le parking de l’hôpital où elle se trouvait était neutralisé à cause de travaux et c’était très compliqué venant en voiture d’accéder à cet hôpital. (Paris est devenu extrêmement compliqué pour les gens qui veulent y aller en voiture, et la desserte de ma région en train est très faible, et nous étions le week-end de Pâques, les trains étaient complets !). La sœur de BéTi m’a conseillé d’attendre qu’elle soit transférée en unité de soins palliatifs en dehors de Paris pour aller la voir. Ça devait être le mardi 6 avril, mais elle est morte le lundi 5, sans avoir quitté l’hôpital parisien. La dernière photo que j’ai d’elle date de trois jours avant sa mort, elle est assise dans son lit avec sa sœur et sa nièce à côté d’elle et elle a un sourire rayonnant.
Je savais que lorsqu’elle a pris la décision de se faire hospitaliser, elle était arrivée au point où la seule chose qui comptait était de soulager ses douleurs, et son sourire sur la photo m’a montré que l’équipe soignante avait réussi ce pari. BéTi est morte paisiblement, sereinement, et maintenant qu’elle n’est plus là je reste en état de choc. Mais je ne m’inquiète pas plus que ça, je sais que ça fait partie du processus. Elle ne m’en voudra pas, de là où elle est, d’avoir du mal pendant quelque temps à trouver que la vie est belle…
Mais si j’ai pris la plume ce matin c’est pour vous faire part d’une idée étrange qui m’est venue cette nuit pendant que j’écoutais le bruit de la mer émis par ma petite tortue en peluche. Ce que nous appelons le bruit de la mer, c’est en réalité le bruit des vagues sur le rivage.
Si on est au milieu de la mer, on n’entend pas ce bruit, et si on l’entend c’est qu’on s’approche de la terre. Pour quelqu’un qui vivrait dans la mer, c’est le bruit de la terre et non le bruit de la mer.
C’est en réalité le bruit de l’interface entre la terre et la mer. La limite, la séparation, ou la rencontre, tout dépend de notre point de vue.
Et cette nuit j’imaginais BéTi au milieu d’une mer immense, et moi sur le rivage regardant vers le large, tentant de l’apercevoir, et cette petite musique insistante, qui nous sépare et qui nous unit en même temps: le bruit des vagues.

