C’est dans une chanson de Serge Lama, une île, que j’ai entendu il y a fort longtemps ce petit bout de phrase qui me revient en tête bien souvent: « entre le ciel et l’eau ». L’un des plus grands plaisirs de ma vie, c’est de nager en plein air. Éventuellement dans une piscine découverte – bien que l’eau y soit artificiellement chlorée – , mais plus encore dans une rivière, un lac, ou bien l’océan. Quel plaisir de se retrouver, tel un petit point minuscule, insignifiant, entre deux étendues infinies aussi bleues l’une que l’autre.
Je ne me souviens pas vraiment avoir appris à nager, il me semble que j’ai su flotter et me déplacer dans l’eau dès mon plus jeune âge, même si je nageais le « petit chien », et que plus tard dans la vie quelques cours de natation m’ont permis d’améliorer mon style.
Ça fait longtemps que je voulais faire une chronique sur ce plaisir de nager, et voilà que tout récemment un ami m’a fourni l’occasion de le faire en m’invitant à passer la journée avec lui au bord d’une petite rivière, plus exactement à Moret-sur-Loing. Pour ceux qui n’habitent pas en France, sachez que nous avons eu une semaine de chaleur plutôt inhabituelle, surtout pour le Nord de la France et particulièrement pour la Normandie, qui n’est pas réputée pour son climat chaud.
A moins de rester enfermé chez soi, on était sûr de passer des moments difficiles, puisque la température dépassait les quarante degrés à l’ombre, sous un soleil de plomb. Dans ma serre la température est montée si haut que le thermomètre ne pouvait plus suivre, c’est-à-dire qu’il est resté plafonné à 55°C, son maximum. Alors en visite chez mon ami Pascal, j’étais très curieuse de l’accompagner dans cet endroit dont il me disait le plus grand bien.
Imaginez une ravissante petite ville, avec un reste de l’enceinte médiévale qui l’entourait, et baignant ses pieds, une petite rivière à l’eau si claire qu’on peut y voir nager des myriades de poissons.
En passant sur une sorte de gué en ciment on peut gagner un haut-fond de gravier et de sable, à partir duquel on peut se glisser dans un chenal un peu plus profond pour faire quelques brasses dans l’eau fraîche. Il faisait tellement chaud que se plonger dans la rivière n’a pas été un problème. Et comme nous étions partis assez tôt le matin, il n’y avait encore presque personne, à part quelques troupes de canards et de bernaches du Canada.
C’était assez fascinant de regarder vers le bas et de voir passer des poissons, puis en nageant avec la tête au ras de l’eau, de se trouver nez-à-bec avec des oiseaux curieux de voir de plus près ces intrus qui se permettent d’envahir leur rivière. Et c’est là, nageant à la surface de cette rivière si propre, à l’eau si claire, sous un ciel d’un bleu limpide, que j’ai chantonné à nouveau cette phrase: « entre le ciel et l’eau ».
Je n’avais encore jamais nagé en France dans un cours d’eau naturel qui soit aussi propre, aussi délicieux !
Lorsque nous nous étions installés dans la région d’Alençon, j’avais tenté une baignade dans un prétendu « lac » au Mêle-sur-Sarthe. Il s’agissait d’une étendue peu profonde d’eau stagnante, remplie d’algues vertes, avec un fond vaseux, et en plus l’eau était tiédasse. C’était, à vrai dire, plutôt répugnant.
J’avais retenté l’expérience de nombreuses années plus tard dans un « lac » près du Mans. Certes l’eau était plus propre, mais on était loin de l’eau claire du Loing. Nager dans cette rivière, c’était comme d’être au paradis. Et la rencontre avec les oies du Canada restera dans ma mémoire, comme l’un de ces moments de grâce dont je parlais dans ma chronique précédente, « Le paradis terrestre ».
Plus tard des gens sont arrivés de plus en plus nombreux, mais tout le monde était extrêmement calme, serein, souriant. Personne ne troublait la paix qui régnait là, tout le monde respectait le silence et la magie du lieu. Certains, comme nous, allaient nager, d’autres se contentaient se tremper le bout des pieds ou de s’asseoir sur le gué en ciment pour laisser l’eau les rafraîchir, certains restaient même sur la berge, mais tout le monde profitait de la fraîcheur et de la beauté du lieu .
Pendant que je nageais dans cette merveilleuse petite rivière, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à quel point la vie serait simple si au lieu de rechercher sans cesse à posséder plus de biens et à développer une technologie de plus en plus coûteuse et sophistiquée, on savait se contenter d’apprécier le confort simple de pouvoir trouver dans une rivière propre, non polluée, la fraîcheur dont on a besoin dans les journées de canicule. Car on ne peut pas se baigner dans la plupart des rivières en France, elles sont bien trop polluées pour ça. Et c’est notre faute, parce que nous y jetons nos déchets sans réfléchir plus loin que le bout de notre nez .
Celui qui, par exemple, a inventé le « tout-à-l’égout » devrait remporter la palme de la fausse bonne idée, car y a t-il chose plus stupide que de faire nos besoins dans des toilettes qui finissent par se jeter dans les rivières? Même s’il y a des stations d’épuration entre nos maisons et les cours d’eau, le principe est quand même parfaitement stupide. Et c’est dans ces mêmes rivières, où nous avons déversé les effluents de nos stations d’épuration, encore chargés de nitrates (et parfois pire), que nous allons ensuite pomper l’eau pour alimenter nos maisons, avec, évidemment, toute une usine compliquée pour «purifier» l’eau que nous avons nous-mêmes salie.
Je ne sais pas si un jour nous aurons l’intelligence de changer tout notre système. L’eau est certainement la chose la plus précieuse sur notre planète, et après des décennies de gaspillage et de pollution, elle devient, même en France, une denrée rare. Ce qui me donne de l’espoir, c’est de voir à quel point les gens qui ont l’occasion de s’approcher d’une jolie rivière, propre, avec ses poissons qui filent sur les fonds de gravier, ses canards, ses oies… comme ces gens ont l’air profondément HEUREUX.
En attendant, sans bien sûr pouvoir recréer la même magie chez moi, je suis en train de faire creuser une mare dans mon jardin, pour remplacer celle que l’agriculteur a fait combler dans le champ voisin. L’eau de cette mare sera trop stagnante pour que j’y prenne un bain, mais j’y inviterai de bon cœur grenouilles, crapauds et tritons, libellules et demoiselles, et tous les autres insectes aquatiques.
Et, je l’espère, un jour, un canard de passage, qui fredonnera peut-être, dans son langage de canard, « entre le ciel et l’eau »…

