Il y a quelques années, je voulais écrire un poème pour mon compagnon décédé. Il m’est vite apparu que je n’arriverais jamais à exprimer tout ce que je ressentais, et donc mon poème a donné à peu près ceci :
« Mon amour pour toi, aucun mot ne peut le dire.
Seul le silence est assez grand. »
C’est assez paradoxal, pour quelqu’un qui aime écrire et qui est plutôt bavarde, d’en arriver à la conclusion que les mots sont inutiles. C’est pourtant ce qui m’arrive depuis quelque temps. Voilà pourquoi mes chroniques se font de plus en plus rares, et depuis le conte « le Voleur de Lumière », je n’ai rien écrit.
Et pourtant je ne me sens pas mal. C’est juste que je n’ai plus rien à dire, je crois, en tout cas pour le moment. Et plus l’insupportable bavardage du monde augmente en intensité, moins j’ai envie de parler. J’ai une pensée émue pour ma grand-tante Francesca. Arrivée à la fin de sa vie, elle perdait un peu la tête, mais comme l’a très bien dit un penseur dont j’oublie totalement le nom, il y a deux catégories de personnes qui disent la vérité : les enfants, et les malades mentaux. Oui, souvent quand on « perd la tête», ce qu’on perd en premier ce sont les codes sociaux, les règles qui nous empêchent de dire le fond de notre pensée. Ainsi, sur son lit de mort, ma tante Francesca interpellait ses proches les uns après les autres en leur demandant «est-ce que tu es là ? », et bien sûr chacun lui répondait « oui, je suis là ». «Est-ce que tu m’aimes?» «Oui, je t’aime». Une fois le tour de la famille fait, Francesca poussa un grand soupir et déclara : « Que de paroles inutiles ! ».
Depuis quelques temps, je suis entrée dans une nouvelle phase d’apprentissage. J’ai éliminé toutes les activités qui m’encombraient auparavant, toutes ces choses que je me croyais obligée de faire. J’ai passé des années à m’occuper de changer le monde, j’ai fait partie de nombreuses associations et je me suis dévouée pour les bonnes causes. Le problème, quand on veut sauver le monde, c’est qu’on est voué à l’échec. Et lorsque le monde s’enfonce dans le chaos, la violence et l’injustice, on se sent parfois responsable «parce qu’on n’en a pas fait assez».
Je ne sais pas exactement quand j’ai décidé de me retirer de tout ça, quel facteur précis m’a poussée à faire un pas en arrière en réalisant que, même si j’avais passé ma vie à essayer de sauver le monde, aujourd’hui je déclarais forfait. Il faut savoir s’avouer vaincu. Non pas que je pense que le monde est foutu, j’ai au contraire la certitude que tout finira bien, comme le disait… John Lennon.
«Everything is OK in the end; if it’s not OK, it’s not the end.»
Oui, je sais, John Lennon est mort, assassiné qui plus est! John Lennon est mort, mais comme je ne crois pas qu’on meurt, réellement, ça n’est pas important. Nous allons tous «mourir» de toute façon, nous allons quitter notre corps, il n’y a rien qui puisse l’empêcher, et cela est vrai pour nous en tant qu’individus comme pour l’espèce humaine globalement. La paléontologie nous montre que les espèces vivantes apparaissent, évoluent, puis disparaissent. Aussi la disparition de l’Humanité n’est pas probable, elle est probablement certaine, et c’est un non-événement à l’échelle du cosmos. Ce n’est pas être défaitiste que de le dire, cela permet surtout de se recentrer sur la chose essentielle: la seule responsabilité que nous ayons, c’est ce que nous faisons nous-mêmes, instant après instant. Ce sont nos actions – ou pensées – à nous. L’essentiel de notre qualité en tant qu’êtres humains, c’est notre libre-arbitre, notre capacité à dire oui ou à dire non, à penser ce que nous voulons, et cela personne ne peut nous l’enlever. On peut forcer quelqu’un à faire des choses, on peut l’emprisonner, on peut le battre, on peut le tuer, mais on ne peut en rien toucher à ce qui fait de lui un être unique, une conscience indestructible. Mais si nous, nous acceptons de tordre notre conscience pour la faire rentrer dans des schémas établis par d’autres, alors nous trahissons notre nature profonde d’être humain, et c’est seulement alors que nous échouons.
J’ai seulement récemment compris qui j’étais: un témoin, quelqu’un qui observe, quelqu’un qui s’émerveille (je préférerais le verbe anglais «wonder» pour les deux sens qu’il porte, s’émerveiller et s’interroger). Au final, essentiellement, je suis quelqu’un qui essaie de comprendre.
C’est pourquoi maintenant je passe mon temps à écouter, à regarder, comme quand j’étais étudiante, je passe mon temps à faire rentrer dans ma conscience le maximum de données, sans me sentir obligée d’en «faire quelque chose», sans juger, sans prendre parti, sans essayer de faire valoir «mon point de vue ».
Car n’est-ce pas exactement ce qui fracasse notre société en ce moment ? Depuis l’avènement des réseaux sociaux, tout un chacun exprime son opinion, à tout bout de champ, à propos de tout. Il n’y a pas un événement dans le monde qui ne soit commenté par tout le monde, et les gens se sentent obligés de prendre parti, même s’ils ne connaissent rien au sujet. Quoi qu’il arrive, il y a deux camps qui s’opposent, et la violence verbale qui se développe entre ces deux camps est, pour moi qui ai grandi dans une autre époque, incompréhensible et effrayante. Cette violence verbale amplifie et entretient la violence physique qui détruit notre civilisation.
La meilleure façon pour moi de rester qui je suis, c’est de décider de ne plus jamais prendre parti, ce qui me permet d’écouter tout le monde et de remplir ce qui me paraît, réellement, ma « mission » sur cette terre : juste essayer de comprendre.
Si vous saviez comme c’est reposant de ne pas prendre parti ! Je garderai donc pour moi les réflexions que suscite en moi l’observation du monde et tous ses développements récents.
Devant l’ampleur de ces événements, leur atrocité… Oui, définitivement, seul le silence est assez grand.