Imaginez que vous vous asseyez face à un demi-cercle d’enfants, un peu surexcités parce que c’est l’heure de la lecture… Un moment particulier au cœur de leur journée, où ils n’ont pas à chercher « la bonne réponse », mais juste à prendre plaisir à écouter une histoire. Les institutrices vous ont prévenu: les enfants d’aujourd’hui ont du mal à se concentrer. Quant à rester sagement assis sur leurs coussins ou leurs chaises, autant ne pas y compter ! Et écouter en silence ? Autant leur demander la lune.
Oui, mais, d’un autre côté… Si je viens là, que je lis un livre devant un parterre d’enfants muets et immobiles, avant de rentrer chez moi, est-ce que j’aurai vraiment passé un bon moment ? Et eux ? Les meilleurs moments, franchement, sont ceux où je lis un livre drôle et que les enfants se tordent de rire. On ne peut pas leur demander de ne faire que les bruits qu’on a envie d’entendre: ils devraient rire au bon moment et se taire le reste du temps?
Alors, oui, ils peuvent parler. S’ils ne sont pas trop nombreux, c’est gérable. Bien sûr, ils ont tendance à parler tous en même temps, et presque toutes leurs phrases commencent par « Moi, je… ». Et ça m’a fait beaucoup réfléchir. Pourquoi ces enfants disent-ils ça tout le temps ?
Dans notre société, le narcissisme est mal vu, du moins officiellement. Ça n’empêche pas nos hommes politiques, ainsi que les « stars » du petit et du grand écran d’être des monstres de narcissisme. Mais au petit enfant qui dit « moi je », on va vite apprendre que ce n’est pas bien. On va lui dire de ne pas parler toujours de lui, de penser aux autres, d’arrêter d’être égocentrique, narcissique, prétentieux, m’as-tu-vu, etc.
Pourtant, si les enfants le font, c’est qu’ils en ressentent le besoin. Ils ont besoin de se raconter, de dire QUI ils sont, et ils le font naïvement, franchement, sans tourner autour du pot. « Moi, je ! »,
Quand j’entends ces enfants dire « moi, je », j’entends des êtres en formation qui ont besoin de savoir qui ils sont, et qui n’ont pas toujours l’espace pour l’exprimer. Je vois des enfants qu’on n’écoute pas assez, pas assez souvent, pas assez attentivement.
À l’occasion de la lecture d’un livre, ils peuvent parler du chat qu’ils ont perdu, de leur grand-père qui est mort, ou de ce qui s’est passé lorsqu’ils ont dû déménager, quitter leurs amis, leur école, pour arriver dans un nouveau lieu. Ils me parlent surtout de leurs chagrins, de leurs angoisses. Des betteraves qu’on les force à manger à la cantine, alors qu’ils n’aiment pas ça. Ou de leurs parents qui ont divorcé. Ou du cauchemar horrible qu’ils ont fait. Ou de leurs peurs, parfois surprenantes: « Moi, j’ai peur des clowns ». Et brusquement la séance de lecture devient autre chose, elle devient une porte ouverte vers leur propre univers intérieur, qui est souvent loin d’être serein.
Parfois, même, ce qu’ils ont à dire est encore plus vital, et ce n’est pas si facile à dire, surtout si on n’a pas les mots pour le faire. Ainsi cette petite fille du centre aéré, qui ne disait jamais un mot, mais venait toujours écouter mes histoires. Elle était sage, trop sage peut-être. Elle avait un retard de langage phénoménal: on peinait à comprendre ce qu’elle disait, les rares fois où elle ouvrait la bouche. Pourtant, même si elle ne pouvait pas s’exprimer, elle devait comprendre mes histoires puisqu’elle venait à chaque fois.
Un jour, elle est arrivée avec un œil au beurre noir. J’ai pensé à un accident, mais quand je lui ai demandé ce qui lui était arrivé, j’ai bien entendu la fin de sa réponse: « …. m’a tapé ». Le frère ? Le père ? Je n’étais pas sûre. « Ça arrive souvent ? » Elle a hoché la tête. Je me disais: cette petite va à l’école, au centre aéré… Sûrement les enseignants, les animateurs, vont savoir gérer ça ? Mais peu de temps après, c’est une brûlure de la taille d’une pièce de 2 euros qu’elle avait sur la joue. J’en ai parlé à une animatrice qui semblait concernée. Elle m’a dit que sa supérieure hiérarchique lui avait dit qu’il fallait attendre d’observer trois faits de violence différents avant de faire un signalement aux autorités ! Ils attendaient quoi ? Une fracture du crâne ? Et pendant qu’on parlait, la petite est venue nous montrer les bleus qu’elle avait sur ses bras et ses jambes. « Ça fait mal » a-t-elle articulé.
J’ai fait ce que j’avais à faire, j’ai appelé les services de protection des mineurs, et ils ont fait ce qu’ils avaient à faire. Le centre aéré ne voulait pas se mouiller, et je ne savais même pas où cette petite allait à l’école. Les policiers s’en sont occupés. La fois suivante, à l’heure de lecture, cette petite fille « trop sage » était transformée. Elle riait aux éclats, et venait me taquiner, me chatouiller.
Il est rare heureusement que j’aie besoin d’appeler la police pour signaler une maltraitance possible, mais au-delà de cet épisode particulièrement tragique, il y a presque tous les jours une parole à recueillir, à écouter vraiment, à valoriser. Avant de dire aux enfants qu’il faut qu’ils pensent aux autres, on devrait d’abord les écouter parler d’eux-mêmes.
Alors, très franchement, parfois j’ai envie de poser les livres et de transformer le moment de lecture en cercle de parole ! Mais l’association dont je suis bénévole s’appelle « Lire et faire lire », pas « Écouter et laisser parler ». Dommage… Moi, je préférerais les écouter !

