Un jour alors que j’effectuais un trajet inhabituel, j’ai cherché un endroit pour faire une pause et permettre à Misty, ma chienne, de se dégourdir les pattes, et c’est par hasard que je suis arrivée à une sorte de petit parking perdu en pleine nature qui portait ce nom étrange: « aire de la Peur aux Prêtres ». Je suppose qu’il pouvait y avoir pas loin un sentier de randonnée ou peut-être même une aire d’escalade naturelle, car un peu plus loin le sol se mettait à grimper vers une colline rocheuse perdue dans la végétation.
Avant d’arriver à cet escarpement, en avançant tranquillement dans cette direction, je me suis trouvée dans un endroit proprement surréel.
Une odeur délicieuse de fleurs flottait dans l’air, car cette prairie était littéralement couverte d’une plante présentant des verticilles de corolles dans des dégradés de rose et de mauve, qui émettait ce parfum pénétrant. Mais le plus étonnant, en dehors de la beauté des fleurs et de leur parfum délicieux, c’était l’incroyable myriade de papillons et de libellules qui volaient dans cette sorte de clairière.
Je ne pouvais pas faire un pas sans faire s’envoler les papillons et faire sauter une myriade de criquets et de sauterelles, tandis que les libellules et demoiselles zigzaguaient au soleil, lançant des éclairs de vive lumière colorée.
Il faisait merveilleusement bon, ni chaud ni froid, le soleil inondait la clairière, alors que plus loin les arbres procuraient une ombre épaisse qui masquait en partie le sous-bois, mais donnait une impression de merveilleuse fraîcheur.
Avançant dans cet endroit magique je ne pouvais m’empêcher de penser à la façon dont j’imagine le paradis : une prairie fleurie dans laquelle volent des papillons.
En dehors de moi et mon chien, il n’y avait personne, et à vrai dire même le temps semblait s’écouler de façon différente. Les quelques minutes que j’ai passées dans cet endroit se dilatent dans ma mémoire comme si j’y avais passé une vie entière, et cet instant dans le temps devient un endroit où je peux retourner en pensée et dont je n’oublie aucun détail, presque comme ces expériences de mort imminente dont parlent certaines personnes.
Croyez bien que je suis retournée à cet endroit une autre fois, j’ai fait l’effort d’y retourner, mais je n’y ai trouvé qu’une sorte de terrain vague, avec bien sûr quelques fleurs par-ci par-là, mais pas cette profusion de fleurs qui m’avait submergée par sa beauté. Il y avait bien quelques insectes qui volaient par-ci par-là, mais pas cette sorte de nuée qui accompagnait chacun de mes pas. C’était comme si toute la magie s’était retirée de cet endroit, le transformant à nouveau en un lieu ordinaire, un terrain non entretenu envahi d’herbe et de plantes sauvages.
Où était passé mon paradis terrestre ?
On peut bien sûr considérer que la période de l’année à laquelle j’avais découvert cet endroit a joué un rôle, bien que la période de floraison de ces Coronilles bigarrées — c’est leur nom — soit quand même assez longue, mais l’absence de ces fleurs n’explique pas la disparition des papillons, des libellules et des criquets, et surtout, surtout – et je sais que ça n’est pas rationnel – je n’y ai pas ressenti la même vibration particulière, comme si cet endroit était en dehors du temps et de l’espace normaux, encapsulé dans une énergie qui n’est pas de ce monde. Je n’ai donc pas essayé d’y retourner encore : à quoi bon ?
Il se trouve que j’ai connu, ailleurs, d’autres moments aussi étranges, aussi extraordinaires.
Un jour, sur le petit chemin où je promène Misty quotidiennement, sous un ciel gris et frais, la contemplation de cerises sauvages se découpant sur le ciel, la beauté des feuilles de cerisier en contre-jour, le rouge et le vert intenses sur ce fond gris pâle, le souffle du vent berçant les branches dans un doux balancement, m’ont plongée dans ce même état de ravissement. Le temps s’est arrêté, ou bien s’est dilaté, je ne sais pas vraiment, mais le moment est gravé pour toujours dans ma mémoire. C’était un moment de perfection, un moment d’extase, un moment qui dure éternellement.
Une autre fois, lorsque j’avais encore des poules, en allant les enfermer le soir pour les mettre à l’abri des prédateurs, la beauté du ciel nocturne m’a plongée dans le même ravissement. La multitude d’étoiles, la fraîcheur de l’air, l’immensité du ciel, le calme de la nuit. Quelle évidente facilité dans tout cela…
Il est certainement plus facile d’être heureux dans notre vie lorsque aucun événement négatif ne nous a frappés, lorsque nous ne sommes pas malades et ne souffrons pas, lorsque nous ne pleurons pas la mort de nos proches, lorsque personne ne nous a agressés, insultés ou méprisés, et que nous recevons au contraire amour et considération. Mais la réalité est que même au milieu du chaos, même lorsque la vie est loin d’être parfaite, même lorsque nous aurions, comme on dit, « des raisons de nous plaindre », ce basculement instantané dans ce monde parfait où le temps se dilate, où le temps n’existe plus, peut se produire subitement, sans prévenir, et lorsque cela se produit, plus rien n’existe à part ce sentiment d’extase.
Le paradis n’est pas dans endroit particulier, il est dans un état d’esprit particulier. Un état de grâce. Alors, seul existe pour l’éternité un bonheur ineffable, la sensation que tout est parfait, et nous sommes littéralement dans un autre monde.
Ces moments où nous nous extrayons du cours d’une vie tumultueuse et difficile suffisent à eux seuls à donner un sens à notre vie, ou du moins à nous donner la certitude que, quelles que soient les difficultés que nous traversons, et quelle que soit notre frustration de ne pas comprendre le pourquoi ni le comment de notre vie sur Terre, quelque chose existe qui transcende tout cela, et que nous n’avons pas besoin de tout comprendre pour avoir confiance.

