Cette expression est pour certains un concentré de naïveté que l’on attribue souvent aux jeunes gens et spécialement aux jeunes gens amoureux… Mais évidemment en prenant de l’âge les adultes responsables savent bien que c’est impossible , n’est-ce pas ?
Mais cette expression me trotte dans la tête depuis plusieurs jours, tandis que j’arrose les arbres que j’essaie de sauver alors qu’ils meurent de soif. D’une manière générale je n’aime pas beaucoup entonner le refrain à la mode, hurler avec les loups, bêler avec les moutons… Mais là il ne s’agit plus d’une généralité écoutée à la télé ou vue à la radio, vu que de toute façon je n’écoute pas la télé et je ne regarde pas la radio, ou vice-versa. Mais je n’ai pas de réserve d’eau de pluie parce que j’ai fait installer ma nouvelle cuve un peu tard cette année, et je n’ai pas pu bénéficier des pluies de l’hiver, et depuis l’installation de la cuve début juillet nous n’avons pas eu une seule pluie digne de ce nom. Parfois trois gouttes par-ci par-là. On avait déjà de la chance si ça mouillait un peu le sol, et si ça faisait tomber de quelques degrés la température, mais de quoi remplir mes cuves? Certainement pas! En général l’eau s’évapore de mon toit surchauffé avant de pouvoir atteindre les gouttières. Donc j’arrose avec l’eau du robinet les jeunes arbres qui pourraient mourir de cet été sec et chaud. Même les arbres plus anciens souffrent, et je dois choisir ceux que je décide d’aider et ceux que je n’aide pas.
J’ai une sorte de dévotion pour l’eau qui remonte à l’époque où je voyageais dans l’Ouest américain à bord de mon camping-car Spirit of the Wind. J’aime beaucoup l’Ouest américain. Il y a quelque chose de magique dans ces vastes paysages où le ciel semble immense, où la vue porte loin et où l’odeur des sage brush remplit l’air. Mais dans toutes ces régions semi-désertiques, on voit plus de sol que de végétation, et le vent soulève souvent de la poussière. Il y a de grandes étendues dans lesquelles il n’y a pas une seule rivière, pas un seul ruisseau. Et c’est en voyageant à travers ces paysages que j’ai compris que ce qui limitera toujours notre installation sur un coin de terre, c’est l’absence d’eau douce.
On peut se chauffer en hiver quand il fait froid et on peut se rafraîchir en été quand il fait chaud, à partir du moment où on a de l’énergie, et quand le soleil brille on a toujours une source d’énergie si on a l’habileté technique de l’exploiter. On ne pourra jamais créer d’eau à partir de rien, on ne peut pas faire apparaître de l’eau là où il n’y en a pas. On peut aller la chercher profondément dans le sol, c’est vrai, mais encore faut-il qu’il y en ait. Et de toutes les choses dont les êtres humains pensent avoir besoin, l’électricité, la télévision, les ordinateurs, le téléphone, et cetera, s’il y en a une dont personne ne peut vraiment se passer, c’est bien l’eau.
J’habite la Normandie depuis 35 ans et je me suis plus souvent sentie triste parce qu’il pleuvait tout le temps que l’inverse. La fameuse phrase que j’avais lue dans un guide touristique: « on peut dire qu’en Normandie une saison des pluies alterne avec une période pluvieuse» était dans son ironie grinçante tout à fait vraie, et rien ne me manquait plus que le soleil. Cette année c’est vraiment différent. On a eu plusieurs vagues de chaleur, de vraie chaleur, pas de ces petits temps « de saison » que les Normands appellent de la « canicule » alors qu’il s’agit simplement d’une chaleur que je qualifierais de normale pour l’été. Là on a eu des moments où il faisait tellement chaud qu’en sortant du cinéma à 11h du soir j’avais l’impression de rentrer dans un four. Où il faisait tellement chaud que mes plantes mouraient non pas de soif mais de chaleur. Les feuilles perdaient leur couleur verte, et mouraient. Et puis nous n’avons pas eu seulement UNE vague de chaleur comme ça, mais plusieurs. Elles se succèdent sans cesse. Ça fait déjà plusieurs semaines que l’herbe dans mon jardin est totalement sèche. Pour l’Ouest américain c’est normal, mais pour la Normandie c’est vraiment anormal. Nous, d’habitude, on a des prairies vertes tout l’été. Alors je donne à mes moutons les granulés que je leur donne d’habitude en hiver quand l’herbe ne pousse pas
à cause du froid, et je leur donne de l’eau, alors que d’habitude les moutons n’en ont pas besoin parce qu’ils mangent de l’herbe et qu’il y a plein d’eau dedans.
Ce matin quand le jour s’est levé, il y avait des nuages qui évoquaient la pluie, et j’ai entendu le tonnerre, mais l’orage est tombé à côté, comme d’habitude, comme depuis des semaines, parce qu’ici dans mon jardin nous n’avons pas eu une seule pluie d’orage, une seule pluie qui permettrait au sol de ne plus être un tas de poussière pulvérulante, de redevenir un gras sol normand où les pommiers sont remplis de pommes, et où les feuilles sont vertes.
Mais mes pommiers sont en train de jaunir, les pommes tombent alors qu’elles sont encore toutes petites et toutes vertes, et j’ai dû arroser l’un de mes pruniers parce qu’il allait y passer. J’ai laissé mourir mes framboisiers, en espérant qu’ils repartiront des racines, et c’est ainsi pour tout ce que j’ai planté, année après année. Je ne pourrai pas tout sauver.
Depuis quelque temps le raccourcissement des jours est perceptible, les nuits sont plus longues et la chaleur dure moins longtemps mais il ne pleut toujours pas. Ça devient une obsession.
Je connais tous les arbres et tous les arbustes de mon jardin, je les ai plantés moi-même, ou bien je les ai vus arriver et je les ai gardés. Ça fait mal au cœur de les voir mourir.
Et donc, j’en reviens à cette fameuse expression. C’est peut-être naïf de croire qu’on peut vivre d’amour et d’eau fraîche, mais une chose est certaine: on ne peut pas vivre sans eau. Quant à l’amour, je vous en laisse juges.

