Soleil noir

Pour 1 minute 48 d’extase, combien êtes-vous prêt à investir, en argent, en temps, et en fatigue? La réponse à cette question dépend bien évidemment de chacun. En ce qui me concerne je pense que je suis prête à investir beaucoup.

Je viens de passer quelques jours en Espagne pour observer l’éclipse totale de soleil du 12 août. J’y pensais depuis des mois, j’ai réservé mon logement depuis le mois de janvier, en le choisissant le plus près possible de la ligne centrale de la totalité de façon à ce que l’éclipse dure le plus longtemps possible, et j’avais prévu d’arriver quelques jours à l’avance pour repérer le meilleur endroit d’où l’observer, compte tenu du fait que j’étais dans les Asturies (zone montagneuse sur la côte Nord de l’Espagne) et que dans le fond des vallées, en toute  fin d’après-midi (moment où l’éclipse allait se produire), il était possible, fort possible, et même probable qu’on ne voie pas le soleil.

Un certain nombre de personnes que je connais avaient organisé des voyages similaires en choisissant d’autres points géographiques. Et sur place, j’ai rencontré de nombreuses autres personnes venant de zones géographiques variées, avec qui j’ai longuement discuté et qui avaient cette même passion pour les éclipses de Soleil.

Par exemple, une jeune femme de Perpignan venue avec son fils de 8 ans, ou cet autre Français de Mulhouse qui avait pris l’avion et loué une voiture pour aboutir finalement dans le même Airbnb que moi. Son histoire m’a particulièrement touchée parce que, en dépit du fait que son épouse et ses fils, tous les deux dans la vingtaine, n’avaient pas voulu l’accompagner, il avait organisé tout cela et passé aussi une journée à explorer la région pour trouver le meilleur endroit possible afin de contempler cette minute 48 d’éclipse totale.

De mon côté, je n’ai pas pris l’avion, je suis venue en voiture et, comme je n’avais personne pour partager le temps de conduite, je me suis retrouvée à conduire deux jours de suite dans une chaleur assez éprouvante, puisque ma voiture n’a pas l’air climatisé. Et au retour, rebelote ! Deux journées complètes de conduite dans la chaleur. Encore heureux que je n’aie pas emmené ma chienne avec moi, parce que je ne sais pas comment je l’aurais gérée, aussi bien pendant le trajet que sur place.

Mais pourquoi donc se donner autant de mal pour voir l’éclipse depuis la zone de totalité alors qu’en France, selon les régions, on avait une éclipse qui cachait entre 90 et 98 % du disque solaire ? Eh bien, une éclipse totale et une éclipse partielle, ça n’a rien à voir. Il n’y a que lorsque la Lune cache complètement le disque solaire qu’on peut voir quelque chose qui dépasse l’entendement, ce que je peux appeler le Soleil noir, ou encore le trou noir dans le ciel, entouré de cette couronne de lumière fantasmagorique : la couronne solaire.

L’éclipse totale permet de voir quelque chose qu’on ne voit jamais autrement, parce que le Soleil nous éblouit et qu’on ne peut pas distinguer cette partie externe du Soleil. On peut parfois également voir des protubérances solaires et, j’avoue que cette fois-ci, en 2026, c’est la première fois que j’en voyais une, parce qu’il y en avait une qui était tellement immense qu’on pouvait la voir à l’œil nu sous forme d’un point orange très brillant. Pendant un moment, je me demandais si je pouvais réellement retirer mes lunettes, parce que je croyais qu’une partie du disque solaire n’était pas encore cachée, mais pourtant si. Cette protubérance solaire, c’était une masse de matière solaire éjectée à une distance importante de la surface du Soleil.

Il y en avait d’autres, plus petites, que je n’ai pu voir que sur des photos, mais celle que j’ai vue était absolument gigantesque.

Mais ce n’est pas ce qui est le plus important, parce que ce qui est fantastique dans une éclipse totale est difficile à décrire avec des mots. On a l’impression, en fait, d’être sur une autre planète, ou dans un autre monde, ou dans une autre dimension. Il y a cette espèce de trou noir dans le ciel, entouré de cette lumière un peu fantasmagorique, blanchâtre. C’est un spectacle incroyable et, pour certaines personnes, dont je fais partie, quand on l’a vu une fois, on ne pense qu’à le revoir encore et encore, quitte à faire des milliers de kilomètres, ou tout au moins des centaines de kilomètres.

Mais les choses se compliquent une fois qu’on a fait ces centaines ou milliers de kilomètres. Parce qu’il y a un facteur qu’on ne maîtrise absolument pas et qui peut rendre tout notre investissement complètement inutile : la présence ou l’absence de nuages dans le ciel.

En 1999, lors de l’éclipse de Soleil qui a traversé le nord de la France, j’avais choisi au dernier moment l’endroit d’où l’observer, car le temps était incertain et, comme dans la chanson de Brassens, je passais mon temps à contempler les cieux, ou du moins à parcourir les bulletins météo.

J’avais une collègue qui m’avait proposé d’aller dans sa maison à Fécamp, qui était située sur la ligne de totalité. Elle avait une terrasse surplombant la mer et elle m’avait invitée très gentiment à passer la journée là-bas pour voir l’éclipse. Fécamp étant en Haute-Normandie, pas tellement loin de là où j’habite, j’aurais parfaitement pu le faire, mais la météo n’était pas bonne pour Fécamp ce jour-là et, à la place, j’avais décidé d’aller au cap de la Hague, dans le Cotentin, où la météo s’annonçait meilleure. J’y suis allée en famille,  mari et enfants, avec nos tentes et notre petit matériel de camping.

Arrivés sur place, nous avions été très bien accueillis par les locaux, qui avaient ouvert leurs prés pour les campeurs, et nous avons passé la nuit au bord de la mer, tout excités à l’idée du spectacle que nous allions voir le lendemain.

Mais le lendemain, le ciel était brumeux, avec une couverture nuageuse légère qui, heureusement, laissait voir parfois la silhouette blanchâtre du Soleil, qui nous apparaissait comme un disque plat et sans chaleur. Cela nous a au moins permis, sans même le port des lunettes d’éclipse, de voir progresser peu à peu la silhouette de la Lune devant celle du Soleil.

Cependant, au moment de la totalité, on ne voyait plus rien, à part le fait qu’il faisait nuit, ou du moins une sorte de crépuscule étrange où l’horizon était tout autour de nous éclairé comme par une lueur d’aube ou d’aurore. C’était comme si nous étions peu avant le lever du jour, mais que le jour se lève de tous les côtés à la fois.

Nous n’avons pas vu les étoiles briller en plein jour, nous n’avons pas vu la couronne solaire et encore moins les protubérances. J’aurais pu considérer ça comme un échec cuisant et, je dois dire, je m’en suis voulu de ne pas être allée à Fécamp, parce que ma collègue m’a raconté qu’une éclaircie de dernière minute était survenue, dégageant complètement le ciel au moment de la totalité, et qu’elle avait pu, elle, observer la beauté incroyable d’une éclipse totale.

Mais, tout de même, c’était un beau spectacle, en particulier lorsque nous avons vu l’horizon barré par l’ombre gigantesque de la zone d’éclipse qui avançait vers la Terre. Cela ressemblait un peu à un rideau de pluie ou à des nuages d’orage, mais cela barrait tout l’horizon et ça avançait de façon inéluctable vers nous. C’était très impressionnant et très beau.

Évidemment, ma collègue à Fécamp a certainement vu la même chose, vu que le ciel était dégagé. Mais bon, ce que je veux dire, c’est que nous avons quand même vu quelque chose d’assez impressionnant et d’assez beau. D’ailleurs, les gens applaudissaient au moment de l’éclipse. Je pense qu’ils cherchaient un moyen d’exprimer leur ravissement devant un tel spectacle.

Dans ce cas, il ne s’agissait pas de voir le Soleil noir et sa couronne, mais simplement de réaliser qu’on se trouve dans un endroit précis, à un moment précis, pour assister à un phénomène somme toute vraiment rare. Et je dois dire que j’ai une grande admiration pour les gens qui font les calculs de la trajectoire de ces éclipses des années et des années à l’avance.  Cela mérite bien des applaudissements .

Même si je me suis toujours intéressée à l’astronomie, je dois dire que je n’ai pas spécialement repensé aux éclipses de Soleil avant 2017. Je me trouvais dans le Colorado pour l’été quand, parcourant un site d’astronomie sur Internet, j’ai appris qu’une éclipse totale de Soleil allait traverser l’Amérique du Nord et que sa zone de totalité passerait dans le Wyoming, soit à une journée de voiture vers le nord.

Je me suis donc rendue avec un ami dans la zone de totalité et, vu que l’éclipse avait lieu en plein milieu de la journée, il n’y avait qu’à s’arrêter à peu près n’importe où au bord d’une route, et c’est ce que nous avons fait. Le ciel était parfaitement dégagé, il n’y avait pas un nuage dans le ciel. Il y avait quelques personnes éparpillées, mais ce n’était pas une foule concentrée.

Et c’est là que j’ai vu pour la première fois le Soleil noir. Comment expliquer le sentiment proche de l’extase que j’ai ressenti en regardant ce phénomène incroyable ? Ça y est, j’étais mordue : je suis devenue une chasseuse d’éclipses.

La transformation d’un être humain normal en chasseur d’éclipse n’est pas systématique! L’ami qui m’accompagnait a certes trouvé le spectacle intéressant, mais lorsque nous avons été pris dans des embouteillages en rentrant vers le Colorado, il m’a déclaré que s’il avait su il serait resté chez lui, car ça n’en valait pas la peine! Moi, cependant,  j’étais mordue.

J’ai noté, en consultant des sites d’astronomie, les dates et localisations des prochaines éclipses totales de Soleil et, en 2024, j’avais préparé mon séjour à Dallas, au Texas, où l’éclipse devait durer, je crois, à peu près 4 minutes.

Malheureusement, le décès de mon frère Romain est venu bouleverser mes projets et, en définitive, j’ai quand même pu voir l’éclipse, mais je l’ai vue à Montréal, au-dessus du fleuve Saint-Laurent, où elle était tout de même très belle, même si elle durait moins longtemps, car j’ai eu la chance que le ciel soit dégagé au moment de l’éclipse et la couronne était vraiment spectaculaire. Elle était plus grande, plus étendue et plus brillante que celle que j’avais vue dans le Wyoming 7 ans plus tôt.

Et donc, après 2024, il y avait 2026, avec cette éclipse totale qui traversait le nord de l’Espagne. Ça faisait moins loin que d’aller à Dallas ou à Montréal, et je me suis organisée pour y aller.

Et me voilà donc dans mon Airbnb, avec ce Français de Mulhouse, aussi passionné que moi, en train de discuter des diverses sortes d’éclipses et de nos meilleures chances pour observer celle que nous étions venus voir.

François, puisque c’est son prénom, avait raté l’éclipse de 1999, encore plus que moi, parce qu’il n’avait même pas pu voir la silhouette du Soleil à travers la brume, et il n’avait pas vu l’ombre de la Lune avancer sur la mer. Il voulait sa revanche, et c’est pour ça qu’il était parti de Mulhouse en laissant femme et enfants, déterminé à voir le Soleil noir.

Je dois lui avoir fait envie avec ma description du mur d’ombre qui avance au loin sur la mer et, le jour précédant l’éclipse, il s’est rendu sur la côte, à une heure de route, et il l’a explorée vers le l’est et vers l’ouest, jusqu’à trouver un endroit idéal d’où il surplombait la mer. Et lorsque nous nous sommes retrouvés le soir, il m’a parlé avec enthousiasme de l’endroit qu’il avait trouvé.

De mon côté, étant donné que je ne peux pas conduire la nuit et que l’éclipse avait lieu en toute fin de journée, je préférais me rendre au sommet du Coto Bello, une montagne située à environ 15 km de notre logement, où une animation était prévue, avec des navettes gratuites pour transporter les gens au sommet. Ça me convenait parfaitement parce que je ne me voyais pas redescendre une montagne escarpée avec mes mauvais yeux une fois la nuit tombée.

Et donc, je suis montée avec la navette au sommet du Coto Bello.

Je ne vais pas m’attarder sur l’aspect foire ou fête foraine de ce rassemblement parce que, assez rapidement, au fur et à mesure que les différentes navettes arrivaient et déposaient leurs occupants au sommet, nous avons constaté, moi et Mylène, la Française de Perpignan , qu’au moment de l’éclipse le Soleil risquait d’être caché par une élévation de terrain à l’ouest de l’esplanade sur laquelle nous nous trouvions, et nous sommes parties à la recherche d’un endroit plus propice d’où nous serions sûres de pouvoir observer l’éclipse.

Nous avons donc contourné cette élévation sous un soleil de plomb, parce qu’au sommet du Coto Bello, au mois d’août, il fait très chaud, et nous avons finalement trouvé un bosquet de bouleaux pour nous abriter. C’était vraiment très agréable d’être allongée à flanc de montagne avec les feuilles de bouleau qui chuchotaient au-dessus de nos têtes en nous procurant une agréable fraîcheur. Le long périple s’achevait, j’étais arrivée au bon endroit , et il n’y avait plus qu’à attendre …

Ce qui est vraiment très drôle, c’est que je retrouve sur ce versant un membre du même club d’astronomie que moi, spécialiste de l’astrophotographie. Nous sommes partis du même village en France pour nous retrouver finalement au même endroit, à plus de 1 000 km, pour contempler l’éclipse. Sa présence m’a rassurée parce que, informé comme il était, c’était sûrement le meilleur endroit pour observer l’éclipse.

Mais voilà que des nuages ont commencé à s’accumuler depuis la côte vers le nord, et à remonter doucement dans les vallées. Et une course contre la montre s’est engagée. Alors qu’il avait fait chaud, qu’il avait fait beau toute la journée, que le ciel était resté bleu et dégagé pendant que le Soleil descendait tranquillement vers l’endroit où il allait se coucher et que la Lune s’approchait pour commencer à masquer le disque solaire, en bas, dans les vallées, la brume montait tranquillement à sa rencontre.

Suspense intolérable : qu’allait-il se passer ? Qu’allait-il se passer ? Est-ce que j’avais fait 1 500 km pour rien ?

Je ne sais pas s’il y a un Dieu pour les chasseurs d’éclipses, mais dans le doute, je l’ai prié de toutes mes forces !

Et cela s’est joué, franchement, à quelques secondes près, car nous avons pu voir le Soleil noir pendant toute la phase de totalité. La brume qui montait tranquillement a juste mangé un peu le bas du Soleil, et puis, juste après la fin de la totalité, quand le Soleil est réapparu de l’autre côté de la Lune, est survenu un phénomène extraordinaire qui s’appelle, je crois, le diamant, quand un point de lumière très brillante apparaît et grandit. La brume a alors complètement recouvert le Soleil et nous n’avions plus besoin de lunettes d’éclipse pour le voir.

Cela ressemblait un petit peu à ce que j’avais vu en 1999, à savoir la silhouette plate et sans chaleur du Soleil à travers la brume. Mais peu importe : j’avais vu mon Soleil noir ! Ma minute 48 d’extase, je l’avais eue !

Après, le prix à payer n’était pas fini, parce qu’il a fallu attendre très longtemps pour pouvoir redescendre dans les navettes, dans un brouillard plutôt froid qui avait envahi la montagne. J’étais fatiguée, j’avais envie de me reposer, parce que le lendemain je devais repartir pour 2 jours de conduite sous le cagnard, mais je pensais à mon Soleil noir et j’avais le sourire.

Quand j’ai enfin pu entrer dans une navette, j’ai eu la surprise de constater que presque tous ses occupants regardaient des vidéos sur leur smartphone. Pas des vidéos de l’éclipse, non : chacun regardait ses petites vidéos habituelles, comme si rien ne s’était passé. Personne ne parlait de l’éclipse. Et j’ai réalisé que, pour beaucoup de gens qui étaient montés là, il s’agissait simplement de quelque chose dont ils avaient vaguement entendu parler par les offices de tourisme locaux et qu’ils étaient allés voir comme ça.

Ça m’a rappelé un groupe de jeunes filles à Montréal qui avait fait une halte à l’endroit où je me trouvais quelques minutes avant la totalité. Elles avaient fait des selfies devant le fleuve en riant hystériquement, avaient envoyé des messages vocaux à gauche et à droite, et puis elles étaient reparties avant la totalité.

Je n’en revenais pas. Je crois qu’elles n’avaient rien compris à l’intérêt d’une éclipse. Elles voulaient juste montrer qu’elles étaient là. Mais là où et quand ?

Et non, elles n’avaient même pas vu le Soleil noir, alors qu’on n’avait qu’à attendre quelques minutes pour le voir !

Et là, dans la navette, je voyais tous ces gens, le nez dans leur téléphone, et j’avoue que j’ai été triste pendant quelques instants. Triste et fatiguée .

Quand je suis enfin arrivée dans l’Airbnb, je n’ai pas vu mes colocataires et je me suis couchée assez satisfaite, d’autant plus que mon collègue du club d’astronomie avait déjà posté des photos et des vidéos absolument magnifiques qui correspondaient à ce que j’avais vu, puisque j’étais à quelques mètres de lui au moment de l’éclipse. Je pouvais ainsi partager mon émerveillement avec quelques-uns de mes proches.

Le lendemain matin, j’ai retrouvé François au petit déjeuner. Malheureusement, son expérience était une catastrophe, parce que les nuages que nous avions vus arriver depuis la mer, lui, il les avait eus en couche épaisse au-dessus de sa tête et il n’avait absolument rien vu.

J’étais désolée pour lui, vraiment navrée, mais, en bons chasseurs d’éclipses qui se respectent, nous avons parlé de la prochaine !

En 2027, elle traverse le sud de l’Espagne, l’Afrique du Nord et passe par l’Égypte, juste à côté de la pyramide de Louxor… Et tenez-vous bien : elle dure entre 4 et 5 minutes pendant tout son passage en Afrique du Nord.

5 minutes d’extase !

Alors, que pensez-vous que j’ai fait en rentrant chez moi ? J’ai réservé mon logement pour 2027 !

 

Photo: Didier P., du Club d’astronomie d’Hesloup