Il y a fort longtemps, quand j’habitais ailleurs qu’ici, (à 50 km au sud de Paris, mais déjà à la campagne), un lérot habitait sous notre toiture. A la tombée de la nuit, je le guettais pour le voir descendre le long de notre façade en pierre, tête la première, agrippé de toute la force de ses petites griffes, et je m’attendrissais devant son masque façon Zorro, et ses grands yeux liquides.
A l’automne, j’avais mis quelques tomates à mûrir sur le rebord de la fenêtre, et la première qui a commencé à rougir s’est trouvée grignotée la nuit même par mon petit squatteur. Que pouvais-je dire ? Il était tellement mignon ! D’autant plus mignon que les nuits suivantes il a poursuivi la consommation de SA tomate, sans jamais toucher aux autres, ce que j’ai attribué à une délicate attention de sa part.
A la réflexion et quelques décennies de jardinage plus tard, j’attribuerais cette délicatesse à une autre raison : c’était sûrement la meilleure tomate du lot, en tout cas c’était la plus mûre.
Dans le jardin de mes parents, une poire avait subi le même traitement : chaque nuit elle perdait un peu plus de sa substance, et on pouvait voir la marque des petites dents qui la rongeaient avec persévérance nuit après nuit. Quand une autre poire s’est fait attaquer… je n’y ai pas résisté : j’ai cueilli la poire, et je l’ai mangée, en éliminant juste la zone directement en contact avec les petites dents. Cette poire était tout bonnement délicieuse. Pas fous, ces lérots ! Ils savent ce qui est bon.
Certains fruits, comme les pommes par exemple, sont souvent attaqués par des « vers » (des carpocapses, chenilles minuscules d’un papillon tout aussi discret), ou par des maladies diverses, mais curieusement je me suis aperçue que mes moutons préfèrent les pommes pourries aux pommes saines… alors quand je nettoie un peu sous mes pommiers je leur balance les pommes pourries par-dessus le grillage… ils adorent. Ce serait bien si tout était comme ça. Si les animaux se régalaient des fruits que nous n’aimons pas.
Mais hélas, ce n’est pas souvent le cas. J’ai un problème avec mon cerisier nain. Il ne produit pas beaucoup de cerises, et dès qu’elles sont mûres, les moineaux ou les étourneaux viennent se servir. C’est rare que je puisse en manger. Mes poires aussi reçoivent de nombreux petits coups de bec assassins. Et puis il y a les guêpes. Les fourmis. Les punaises. C’est incroyable le nombre de bestioles qui aiment manger NOS fruits.
D’un autre côté… Toutes ces attaques signalent, en général, un fruit bien mûr, bien sucré et bien parfumé.
Alors maintenant, je ne me casse plus la tête : quand je veux être sûre de me régaler, je choisis un fruit que les animaux ont commencé à manger. Je le prends, je le nettoie (« Dehors les fourmis ! Cassez-vous les guêpes! »), et je le mange… Et c’est bon !
Il y en a bien assez pour tout le monde. J’ai plus de fruits que je ne peux en manger. Mais les meilleurs fruits sont, décidément, les fruits que l’on partage.

