Le poète Roger Dextre est mort

Il nous a quittés le jour de la Saint-Roger… Roger était mon professeur de Français lorsque j’avais 14 ans, et il est intimement lié à mon cheminement d’écrivain, depuis mes rêves d’adolescente jusqu’au jour où, à la suite d’un rêve inattendu, j’ai retrouvé sa trace et suis allée lui rendre visite à Lyon, où j’ai eu le plaisir de participer à ses ateliers d’écriture au sein de l’association « Dans Tous Les Sens ». Ma rencontre avec lui est aussi à l’origine de ce site internet, en fait.

Dans le rêve que j’avais fait, je marchais dans les rues d’Ottawa (où il a été mon prof) à ses côtés, et il me tenait par la main. Me réveillant et repassant dans ma tête le contenu de ce rêve, je me demandais ce qu’il pouvait bien signifier, et pourquoi je repensais à lui, via un rêve, si longtemps après l’avoir perdu de vue. J’ai d’abord pensé qu’il était mort, et m’envoyait ce signe avant de quitter le plan terrestre… mais en tapant son nom dans mon moteur de recherche, au lieu d’un avis de décès j’ai trouvé quelques articles sur « le poète Roger Dextre ». Je ne savais pas qu’il avait publié de la poésie…  J’ai aussi découvert qu’il animait des ateliers d’écriture à Vaulx-en-Velin. Je lui ai écrit. Il m’a répondu. Et quelque semaines plus tard je débarquais à Lyon, où il m’attendait sur le quai de la gare.

J’ai passé une semaine là-bas, participé à deux de ses ateliers d’écriture, visité le musée des Beaux-Arts et la vieille ville avec lui, assisté à une pièce de théâtre, manifesté en soutien à l’un de ses élèves d’origine étrangère menacé d’expulsion, déjeuné avec lui quelques fois, et, évènement qui m’a semblé le plus surréaliste, assisté à une lecture de ses poèmes à l’invitation d’une association de psychanalystes lacaniens sur le thème…  du rêve ! Alors que c’est un rêve qui m’avait amenée là…

L’entendre lire ses propres poèmes m’a ramenée à mon année de seconde, quand Roger, prenant avec le programme officiel toutes les libertés, nous lisait des poètes contemporains, et que je l’écoutais, subjuguée. Sauf que là c’étaient ses propres poèmes qu’il lisait. Il avait une façon de lire la poésie qui était proprement envoûtante. Et assise au fond de la petite salle où avait lieu cette lecture, j’avais l’impression que le temps s’était subitement contracté, ou, mieux encore, que le temps n’existait pas. J’avais à nouveau 14 ans, ou plutôt non, je n’avais pas d’âge. « J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent(e), mortel(le) ».

Quant à ses ateliers d’écriture! Roger n’avait pas changé depuis le temps où il était mon professeur: il avait conservé la même bienveillance qu’il manifestait autrefois envers tous les apprentis écrivains. Il savait dénicher ce qu’il y avait de positif, d’intéressant, dans ce qu’on lui donnait à lire. Je me suis régalée en laissant à nouveau sortir le flot des mots qui sans arrêt tourne dans ma tête. Et je suis repartie de Lyon avec l’envie de « faire quelque chose » avec cela.

Le « quelque chose », c’est ce site, « La Petite Terre ». Et aujourd’hui La Petite Terre est orpheline.

En 2019 à Lyon j’avais écrit ce poème dont la maladresse n’égale que la sincérité, et je vous le livre aujourd’hui, en hommage à un poète, à un professeur, à un homme.

ROGER DEXTRE

Autrefois je voulais devenir ambidextre,

doucement habitée d’un amour ambigu:

était-ce le professeur, l’homme ou bien ses idées,

qui me donnaient ainsi cette envie d’exister?

Il y a au fond de nous, de chacun d’entre nous,

quelque chose de précieux qu’il nous faut partager.

Je voulais devenir un écrivain célèbre,

je voulais côtoyer Rimbaud et Nelligan,

mais le temps a passé sur mes rêves de gloire,

et j’ai vécu ma vie, une vie sans histoires.

Cependant la magie se cache au creux des jours,

et la vie nous surprend, malgré ses longs détours.

Aujourd’hui mes enfants vivent leurs vies d’artistes,

comme si ça les prenait, comme ça, à l’improviste.

Je les regarde aller, le cœur plein de fierté,

car je leur ai au moins laissé cette liberté.

Et peut-être après tout est-ce parce qu’autrefois,

quelqu’un m’avait donné cette envie d’être moi.

Sait-on jamais vraiment ce qu’on est pour les autres?

Merci Roger, merci, au nom de tous ces autres…