C’est une froide journée d’automne. Le ciel d’un gris presque homogène n’offre rien à voir. Les étendues autour de moi sont presque aussi grises que le ciel, et ma météo intérieure est à l’image de ce qui m’entoure : morne, triste, sans élan. Mais tout à coup, par une trouée entre les nuages, un rayon de soleil se glisse jusqu’au sol et illumine une partie du paysage.
Instantanément, ce paysage est totalement transformé. Les couleurs surgissent du néant. Les prés deviennent verts, les champs labourés se parent d’une chaude couleur brune. Éclairées par l’éclatante lumière du soleil, les feuilles vertes deviennent des émeraudes, les feuilles rouges des rubis. Le monde est une couronne de joyaux.
Toute cette beauté se cachait derrière la grisaille, et nos yeux humains ne la voyaient pas. Pourtant la réalité matérielle n’a pas changé : ce sont bien les mêmes prés, les mêmes champs, les mêmes arbres, avec leur même feuillage, mais tout est tellement beau ! Et même si la température n’a pas grimpé d’un dixième de degré, la chaleur du soleil réchauffe tout notre être.
Un seul rayon de soleil transforme un paysage triste en un paysage magnifique, nous apporte un sentiment de confort, de bonheur, de joie et d’exaltation. L’amour fait exactement la même chose. Lorsqu’on est amoureux, le monde change. C’est le même monde, mais il nous apparaît totalement différent.
Comme la plupart d’entre vous, j’ai été amoureuse un certain nombre de fois dans ma vie, et à chaque fois quelque chose de magique se produisait : le monde devenait beaucoup plus beau. Pourtant objectivement rien n’avait changé : il y avait toujours autant de guerres, d’injustices, de famines, de maladies et de catastrophes naturelles. La société était toujours aussi injuste, l’écart entre les pauvres et les riches toujours aussi choquant, et la seule chose qui avait changé, c’était mon regard sur ce monde, comme si le bonheur que je ressentais le baignait d’une lumière différente.
Ce n’était pas spécifiquement l’homme que j’aimais, mais plutôt le simple fait que je l’aime, car cela se reproduisait quel que soit l’objet de mon amour. C’était comme si l’amour que je ressentais me remplissait moi-même d’une lumière dorée qui débordait des limites de mon corps, inondait tout autour de moi, m’amenant à voir le monde comme éclairé d’une teinte particulière, qui était la couleur de l’amour.
Le dernier homme à partager ma vie s’appelait Daniel, et je ne peux pas écrire son nom sans trouver que c’est le plus beau nom du monde. Il y a le D, décidé, déterminé, suivi du A, avec son ouverture, et puis il y a ce IEL comme dans CIEL, comme dans MIEL, et la douceur du N qui fait la liaison entre le DA éclatant, plein d’énergie, et le IEL si doux, si mystérieux.
Probablement, s’il s’était appelé Gaston, ou Théodore, j’aurais trouvé à ces noms autant de qualités, mais c’est Daniel que j’aime. J’aimais tout en lui, ses yeux bleus pétillants de malice, son franc sourire, son rire communicatif, sa façon amusante de marcher, rebondissant à chaque pas comme pour exprimer le trop-plein de joie qui l’habitait. J’aimais sa force physique, la chaleur de ses mains, et j’aimais même ses défauts, son côté soupe-au-lait, sa façon de se fâcher brusquement, et puis après d’oublier tout, parce qu’il n’avait aucune rancune, aucune rancœur. Il vivait dans l’instant. Il m’a réappris cette qualité que les enfants ont naturellement, qui est de prendre un jour après l’autre, d’en profiter sans arrière-pensée. Et pendant les 9 ans que j’ai passés près de lui, tout dans la vie quotidienne était devenu amusant, même les choses que, d’habitude, je trouvais sans intérêt. Faire les courses, c’était amusant, avec lui. Faire la cuisine était amusant, avec lui. Manger était amusant. Travailler était amusant. Rencontrer des gens était amusant. Et partager avec lui l’émerveillement devant la beauté d’un paysage, ou l’observation furtive d’un oiseau (il les connaissait aussi bien que moi et en était passionné)… Tout cela remplissait ma vie d’une telle félicité que je considérais les gens autour de moi avec une grande indulgence. Ceux qui m’énervaient autrefois, je les supportais mieux, et je leur pardonnais leurs défauts facilement, sans même y penser.
L’amour que je ressentais pour Daniel éclairait le monde entier, et c’est là que cela rejoint ce que je disais au départ : c’était comme si le monde avait changé d’apparence, uniquement parce qu’il était éclairé par un rayon de soleil. N’est-ce pas quelque chose que tout le monde sait ? Cette chanson bien connue, « You are my sunshine », montre que je ne suis pas la seule à voir cette similitude.
Cette sensation est merveilleuse mais elle est fragile, aussi fragile que l’être humain qui la suscite. Si cette personne nous quitte parce qu’elle en aime une autre, ou parce qu’elle meurt, ou si l’amour lui-même meurt, sans que ce soit la faute de personne, alors la lumière s’éteint, et la grisaille revient.
Au cours de ma vie, lorsque mes histoires d’amour se terminaient, je retombais dans cet état d’esprit : j’étais d’une infinie tristesse, de nouveau affectée par les imperfections du monde matériel. Et je luttais pour trouver une raison de vivre dans un monde violent, injuste, incertain.
Quand l’amour disparaît de lui-même sans que la personne disparaisse, c’est peut-être le pire. La relation avec l’autre n’est plus qu’un jeu d’habitudes. On continue notre course par peur d’admettre ce qui nous apparaît comme un échec : la disparition de l’amour. Le regard des autres et la peur de l’inconnu vous maintiennent ensemble, mais le ciel est redevenu gris, le paysage aussi terne qu’il peut l’être.
Fatiguée d’être si souvent malheureuse, je me suis souvent demandé pourquoi il n’était pas possible de ressentir autant de bonheur sans être amoureuse. Et en réalité j’avais tort. Il est possible de ressentir ce bonheur sans être amoureux. Tout à fait possible.
J’ai eu la chance dans ma vie de rencontrer des gens qui m’ont appris la méditation, et d’autres techniques similaires, pour me permettre d’entrer en contact avec quelque chose qui est encore plus puissant que l’amour terrestre. Dans un état de parfait bien-être, on touche une forme d’amour encore plus puissante que l’amour romantique. Une forme d’amour qui dépasse toutes les catégories. Un amour universel. Un amour pour toute forme de vie, un amour pour l’existence, un amour pour soi-même et pour les autres, tellement puissant que lorsque l’on regarde le monde en étant baigné de cet amour, ses merveilles nous apparaissent évidentes, et peu importe que ce monde soit rempli de guerres, de famines, de méchanceté, de crime… Il est éclairé par notre propre soleil intérieur, cette lumière d’amour qui déborde de nous et englobe le monde entier.
Alors on peut pardonner toutes les imperfections des êtres qui nous entourent, et aussi, ce qui est peut-être encore plus important, on peut se pardonner à soi-même pour toutes nos imperfections, et lorsqu’on arrive à s’accepter tel qu’on est, à ne pas vouloir sans arrêt être quelqu’un d’autre, alors les jours se succèdent dans une sorte de lumière particulière qui est celle de l’acceptation, de la sérénité.
On perçoit enfin la perfection du monde. On est au-delà des mots. On est devenu soi-même un soleil, et on rayonne sur le monde.

