Cela semble évident, mais est-ce vrai ? Déguisé en sagesse paysanne, ce dicton est en réalité, il me semble, un jugement moral qui peut se traduire, bien souvent, par « bien fait pour lui ». Ou encore « Il l’a bien cherché ».
Il est mort d’un cancer du poumon… Pas étonnant, il fumait , non ? Il a une cirrhose du foie… Ben oui, il boit comme un trou ! C’est certain, les actions ont des conséquences, et ce dicton est un dicton moral, qui illustre de façon imagée le cœur même de beaucoup de religions/philosophies. « Vos péchés vous conduiront en enfer », ou alors « vous subirez votre mauvais karma dans vos prochaines vies ». Parfois, il me semble que cette logique est là pour éteindre la compassion.
Je n’ai pas de réponse pour le paradis et l’enfer, ni pour le karma. Mais jardiner, ça, c’est mon domaine. Et je sais par expérience qu’on ne récolte pas toujours ce que l’on sème.
La vie d’un jardinier est une école de travail et d’espoir, mais surtout de persévérance et d’humilité. Il est bien placé pour savoir qu’entre les semis et la récolte, beaucoup de choses peuvent se passer qui compromettent le résultat. Un printemps trop humide ou trop sec, trop froid ou trop chaud, qui sabote la levée de vos graines. Les limaces, les oiseaux, les rongeurs, qui mangent vos graines ou vos plantules (« one for the blackbird, one for the crow »). Et puis les maladies, fongiques ou bactériennes. Les insectes qui viennent pondre sur vos plantes, sur les feuilles, dans les fleurs, dans les fruits… Chaque espèce que l’on cultive a des nombreux « ravageurs », et si vous voulez éviter les pesticides, alors vous avez parfois du mal à en limiter les dégâts.
Dans ma vie de jardinier, j’ai semé beaucoup de choses que je n’ai pas récoltées.
Une année particulièrement humide, le mildiou a détruit tous les plants de tomates de la région en 15 jours. J’avais semé, rempoté, planté, arrosé, une quinzaine de variétés de tomates qui ont vu leurs feuilles devenir noires et mourir sans que j’aie récolté une seule tomate. A la déchetterie, le bac des végétaux était rempli jusqu’à ras-bord de plants de tomates détruits par le mildiou.
Une autre année, j’avais semé deux rangs de petits pois, et ce sont les pigeons ramiers qui les ont mangés. Les pigeons aiment les petits pois sous toutes leurs formes: les graines, les jeunes plants, et ensuite, les gousses en formation (s’il reste des rescapés). Cette année là, les pigeons se sont régalés, mais pas moi. Et même moi la végétarienne, j’avais comme des visions de pigeon rôti sur un lit de petits pois, genre: « Ah, vous aimez les petits pois ??? Je ne les ai pas fait pousser pour vous ! »
Je pourrais continuer ainsi avec de très nombreux autres exemples mais je pense que vous avez compris l’idée. Il est clair que si vous avez la naïveté de croire que « l’on récolte ce que l’on sème », le jardinage risque d’être pour vous une grande désillusion.
Mais il y a un « mais» … Parfois on récolte quelque chose que l’on n’a pas semé.
Prenez les mûres, par exemple. Elles poussent sur des végétaux qu’on appelle des ronces, et qui sont une vraie plaie dans un jardin. Les ronces en effet forment de grands arceaux couverts d’épines redoutables qui n’ont pas leur pareil pour vous entrer dans un doigt et se casser là. Elles s’étendent, grandissent et se multiplient rapidement, et si on ne le stoppe pas, un roncier peut envahir des surfaces considérables, transformant votre propriété en une version pas vraiment romantique du Château de la Belle au Bois Dormant. Donc, aucun jardinier ne veut de ronces dans son jardin. Mais les ronces donnent des mûres, et les mûres donnent l’une des gelées de fruits les plus savoureuses. Alors vers la fin de l’été vous pouvez voir des gens avec de petits seaux arpenter les chemins bordés de ronces à la recherche de mûres pour réaliser leurs confitures et gelées.
Un peu plus tard, en automne, vient le gros de la saison des champignons (bien que certains champignons profitent d’un bel orage d’été pour sortir déjà). Armés de leurs petits paniers d’osier et d’un long couteau, voilà nos cueilleurs en campagne, à nouveau. Les cèpes ne poussent pas dans nos jardins, mais dans les forêts, et personne ne les a semés.
Personnellement, je préfère ramasser des châtaignes. J’en fais une provision et je les mangerai peu à peu, grillées dans mon poêle à bois, par les froides journées de décembre et de janvier. Sans oublier les noisettes sauvages, qui me durent souvent plus d’une année.
Il y a aussi les pissenlits, délicieux comme première salade de printemps, et d’innombrables plantes sauvages qu’autrefois on récoltait, et qui reviennent un peu à la mode.
Tout cela, en fait, nous rappelle qu’avant de s’adonner à l’agriculture, les hommes étaient des chasseurs-cueilleurs, comme « les oiseaux du ciel, qui ne sèment ni ne moissonnent »… Puis nous sommes devenus des agriculteurs, avec une logique comptable: je sème donc je moissonne. Nous assumons que la récolte nous est due, d’une certaine façon, parce que nous avons semé. Un peu comme on considère les relations entre êtres humains, d’ailleurs, du donnant-donnant. Je te fais un compliment, tu m’en fais un. Je te fais un cadeau, tu m’en fais un. Je donne, je reçois. Je donne pour recevoir. Je me sens lésé si je ne reçois pas. L’autre ne respecte pas les règles !
Mais, la nature ne respecte pas les règles non plus. On a beau semer, parfois le résultat n’est pas au rendez-vous. Alors… on va irriguer, s’il fait sec. Chauffer (dans des serres), s’il fait froid. Pulvériser des insecticides, fongicides, pour empêcher maladies et parasites. On veut du résultat. Du rendement à l’hectare. On calcule ce qu’on investit dedans (« les intrants ») et ce qu’on espère en obtenir. Et on en veut toujours plus. Toujours plus. On ne peut pas supporter l’incertitude, le risque de perdre, c’est-à-dire, plus exactement, de ne pas obtenir ce qu’on a planifié. Car peut-on perdre ce qu’on n’a pas?
Peut-être est-il plus sage de ne pas planifier trop, de ne pas compter sur les promesses de récoltes, et d’apprendre à profiter plutôt de ce que l’on a, de ce qui vient à nous, parfois sans efforts ?
De nombreuses plantes arrivent dans nos jardins sans qu’on les ait semées ou plantées. Apportées par le vent, ou par des oiseaux, elles commencent à pousser, et si on leur laisse l’opportunité, elles grandissent. Ainsi un prunier myrobolan, au feuillage pourpre, aux innombrables fleurs blanches soulignées de rouge carmin, et qui donnait des prunes tout à fait comestibles, était arrivé chez moi comme ça, semé par un oiseau, et je l’ai gardé pendant de nombreuses années, malgré le fait qu’il ait poussé dans ma cour, trop près de la maison. J’ai fini par le faire couper, mais il a donné tout un tas de rejetons, que j’ai l’intention de déplacer pour les installer dans un endroit où ils pourront pousser sans envahir ma cour ni assombrir ma maison.
Ce prunier n’est que l’exemple le plus spectaculaire de ce que le vent, ou les petits jardiniers de la nature que sont les oiseaux, les écureuils ou les mulots, ont apporté au fil des ans dans mon jardin. Et plutôt que de me lamenter sur des récoltes que je n’ai pas faites, je préfère me réjouir des cadeaux gratuits que j’ai reçus de cette nature qui m’entoure. On ne récolte pas toujours ce que l’on a semé, mais on récolte parfois ce qu’on n’a pas semé. La vie n’obéit pas à nos règles simplistes, et c’est bien.

